Abel D.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Découvert tardivement, dois-je reconnaître, je méconnaissais Malaquais, une évocation tout au plus, un nom qui sonnait connu, un patronyme qui me disait vaguement quelque chose mais sans parvenir à retracer le lien ou l’origine (une citation, une brochure, une allusion, que sais-je ?).

Une rencontre

Pour l’anecdote, cette année-là, nous rendions pour les vacances à Singapour (d’où ma compagne est originaire) et à cette occasion je rendais dans une librairie et suis tombé sur un exemplaire des Javanais posé négligemment sur un présentoir en désordre ; aussi le titre des Javanais fut un clin d’œil amusant compte tenu de la proximité géographique des deux îles de Java (1er titre du livre) et de Singapour. Une lecture rapide de la 4e et Jean Malaquais débarqua avec nous quelques semaines plus tard dans la chaleur poisseuse de Singapour. Le temps de digérer le décalage horaire et le livre fut intégralement dévoré en à peine quelques heures. La dernière page tournée, littéralement accroché par le style, je me trouvais sans pouvoir précipiter dans une librairie un autre livre de Malaquais, trois semaines à prendre mon mal en patience avant d’en lire un autre de cet auteur.

Au-delà de cet petit clin d’œil personnel, hasard heureux, j’ai depuis l’âge de quinze ans une grande passion livresque pour les auteurs latino-américains : pour les plus anciens comme Julio Cortázar en particulier mais aussi Carlos Fuentes, Garcia Marquez, Borges, Bioy Casares mais aussi de plus récents écrivains Paz Soldan ou Rivera Letellier ainsi que de bien nombreux autres auteurs que je ne puis égrener ici. A la lecture des Javanais, j’ai retrouvé avec surprise cette fraîcheur des œuvres sud-américaines. Une résonnance de ton et de combats (politiques ou humains – ne serait-ce ici pas la même chose ?).

Dernièrement je relisais Jorge Amado et fus frappé par d’étroites similitudes entre Malaquais et Amado, celui de Suor (1934) ou encore des Deux morts de Quinquin-la-flotte. Tout d’abord leur conviction commune, une  Une littérature qui relate des combats politiques, des engagements sans misérabilisme, des causes désespérées et ce même regard attendri voire amusé porté sur ces personnages. Si Malaquais et Amado sont de la même génération (1908 pour le premier, 1912 pour le second) ce qui auraient pu les cantonner à une période animée, agitée du XXe et la page tournée d’où ne resterait que l’écume des pages, voici quasiment un siècle plus tard, que Hernán Rivera Letelier, en relatant les histoires des mines de salpêtre du Chili, semble reprendre le flambeau de cette littérature avec un livre comme Les fleurs noires de Santa Maria ou encore un peu plus loufoque qui possède des échos de la Double Pesée, ces éclats de voix, ces bocks entrechoqués, ces mouvements acrobatiques des serveuses pour esquiver les mains des hommes et ces patrons le doigt pointé vers la pancarte : « Crédit ? connais pas ». Malaquais rencontré au hasard d’une gondole aurait pu ne rester qu’un auteur lu avec avidité durant les congés mais non j’ai toujours adhéré à l’idée d’un cheminement naturel, aux liens secrets des écrivains entre les continents, entre les époques, entre les débats…

Si loin si proches, Malaquais et les auteurs Sud-Américains m’ont fait prendre conscience de ma propre histoire, celle du Nord de la France, de son histoire minière, longtemps refusée car trop rabâchée. Pour aller plus loin dans la réflexion, lisez l’article Esthétiser la mine – L’accident, du discours au récit rédigé par Victoria Pleuchot, membre de la société, publié dans le cahier #10 de décembre 2020.

Un livre

Sans hésiter, le cœur choisit Les Javanais. Je l’évoquais plus haut à nouveau : Les Javanais pour cette profonde humanité (grandeur et misère des hommes) qui traverse tout le livre, pour cette verve moderne et drôle qui magnifie les hommes, pour cette histoire touchante des cousins (Daoud et Elahacine) ou encore le ridicule consommé de Theobald John K. Kerrigan au volant de son bolide qui m’a fait me gondoler comme un beau diable.

Une relecture

Assurément Planère sans visa. Voici 2 ans que j’ai achevé la lecture, il est temps de la reprendre pour en savourer les détails. Durant 2 ans j’ai retardé la lecture de ce livre, il a tout du chef-d’œuvre certes mais il faut le lire et le relire – comme je l’évoquais plus haut. Dense et complexe et pourtant avec des notes d’humour (et ce malgré le sujet), bien que l’expression soit convenue, son incroyable galerie de personnages. Un livre choral, polyphonique dans lequel chaque personnage en quête de liberté, de vérité, d’honnêteté vis-à-vis de lui-même, de sacrifice, de famille, de justice, d’ailleurs ou de fuite va suivre le chemin.

Le Colonel, Marc Laverne, Marianne, Aldous J. Smith, cet homme à la crinière de lion pour ceux qui me reviennent rapidement en mémoire. Et ce professeur… comment ne pas être ému par ce professeur qui a la possibilité de quitter le camp et qui pourtant refuse en expliquant : « En sorte que la question de l’élève vêtu de tweed ou de celui qui grelotte dans sa veste en loques, lequel a le plus besoin que je lui parle du poids de la lune ? ». Cet épisode m’a marqué et depuis, il m’accompagne.

Les javanais se dévisagent les uns les autres, l’air d’attendre que le nommé Estaline lève la main. Mme Michel les encourage du ciboulot, il ne faut pas chagriner la gendarmerie, mais personne se porte volontaire.

in Les Javanais, p. 39